Conseils de Bicigrino.

L’une des questions les plus fréquentes parmi ceux qui envisagent de faire leCamino de Santiago est apparemment simple :
où commence vraiment le Camino de Santiago ?

Aujourd’hui, nous avons tendance à répondre par des noms spécifiques : Saint-Jean-Pied-de-Port, Roncevaux, Sarria, Porto…
Mais cette façon de comprendre le Camino est relativement récente si on la compare à son histoire.

Pour vraiment comprendre où commence le Chemin, il faut d’abord changer de point de vue.

Quand le Camino n’avait pas de début marqué

De nos jours, nous voyageons en avion, en train, en voiture ou en bus jusqu’au point de départ de notre Camino. Nous choisissons une ville, organisons les dates, prenons le vélo et commençons à pédaler.

Pendant des siècles, cela n’a pas existé.

Dans l’Antiquité, le chemin de Saint-Jacques ne commençait pas à Saint-Jean-Pied-de-Port ou à Roncevaux.
Le chemin de Saint-Jacques commençait à la porte de la maison.

Le pèlerin a quitté son village, sa ville ou son pays et, à partir de ce moment, il était déjà sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Il n’y a pas eu de transfert préalable ou de « point zéro ». Tout était le Camino.

Et il y a un détail fondamental qui n’est presque jamais pris en compte aujourd’hui :
Le Camino comprenait le voyage aller… et le retour.

Ceux qui arrivaient à Santiago devaient revenir à pied à l’endroit d’où ils étaient partis. Le pèlerin était un double pèlerin : un pèlerin à l’aller et un pèlerin au retour. Le voyage pouvait durer des mois, voire des années, et faisait partie de la vie elle-même.

Pèlerins reconnaissables sans papiers

À l’époque, il n’y avait pas de lettres de créance, de cachets ou de documents. Pourtant, les pèlerins étaient facilement reconnaissables.

Ceux qui empruntaient le Chemin français - la plupart venant d’Europe - marchaient toujours d’est en ouest. Pendant de longues journées, le soleil tape toujours du même côté de leur visage.

Le résultat est sans équivoque :

  • un côté du visage beaucoup plus brun, bronzé et vieilli
  • l’autre, nettement plus pâle

Dans les auberges et les hôpitaux, il n’est pas nécessaire de poser des questions. Le corps lui-même révélait le sens du voyage.

Les symboles n’ont pas été pris à l’aller, ils ont été gagnés au retour.

Aujourd’hui, de nombreux pèlerins commencent le Camino avec des symboles jacobéens : la coquille, la coquille Saint-Jacques, des ornements sur leurs sacs à dos ou leurs bicyclettes. Historiquement, ce n’était pas le cas.

Dans l’Antiquité, les pèlerins ne portaient pas de symboles sur le chemin de Saint-Jacques.
Les vrais symboles étaient obtenus à la fin du Camino et étaient liés à leur retour.

La fameuse coquille Saint-Jacques n’a été ni achetée ni livrée au début.
Elle a été récoltée sur les plages du Finisterre, alors considéré comme le bout du monde connu.

Cette coquille était la preuve physique de l’arrivée, un rappel indélébile du voyage et un témoignage visible de la communauté. Lorsque le pèlerin rentrait chez lui, il n’avait besoin d’aucune explication : la coquille parlait pour lui.

Le Camino aujourd’hui : choisir un point de départ

Au fil du temps, le Camino s’est structuré en itinéraires plus clairement définis. Aujourd’hui, on parle du Chemin français, du Chemin portugais, du Chemin du Nord, du Chemin primitif ou du Chemin d’argent.

Pour la majorité des personnes qui marchent sur le Camino pour la première fois, le Chemin français reste l’option la plus courante en raison de sa signalisation, de ses services et de sa richesse historique.

Au sein du Chemin Français, il existe deux départs classiques : Saint-Jean-Pied-de-Port et Roncevaux, chacun avec sa logique et sa difficulté.

Il n’y a pas de véritable commencement

Au-delà des noms spécifiques, il y a une idée clé qu’il convient d’intérioriser :

Le Camino ne commence pas à un endroit précis, il commence lorsque vous décidez de le faire.

Autrefois, il commençait lorsque vous franchissiez le seuil de votre maison.
Aujourd’hui, il commence lorsque vous choisissez un point de départ et que vous pédalez ou faites le premier pas.

Une erreur courante (et coûteuse) à notre époque.

Chez Bicigrino, nous discutons tous les jours avec des personnes qui veulent planifier leur Camino : où commencer, combien de jours il leur faut, comment répartir les étapes ou quel itinéraire choisir.

Et il y a une erreur qui est constamment répétée, surtout sur la Voie française à vélo, et que nous considérons comme une erreur grave.

Se forcer à parcourir près de 800 km en 7 jours, au départ de Roncevaux ou de Saint-Jean-Pied-de-Port, se traduit généralement par des journées marathon, de la précipitation, du stress et de la frustration. Le Camino devient une course, pas un voyage.

Un chemin français complet à vélo peut raisonnablement être effectué en 12 à 13 jours à partir de Saint-Jean-Pied-de-Port.
Si l’on dispose de moins de temps, il est judicieux de choisir le bon point de départ - par exemple Burgos ou León - ou de diviser le Camino en plusieurs années, comme cela s’est fait historiquement.

Parcours organisé ou parcours flexible : la nuance essentielle

À ce stade, il convient d’introduire une nuance fondamentale.

Un Camino trop organisé, rigide et fermé n’est pas la même chose qu’un Camino bien connu, bien informé, mais confronté à une approche souple et réaliste.

L’El Camino excessivement fermé

Lorsque tout est planifié au millimètre près - étapes fixées, hôtels réservés, bagages envoyés - tout imprévu devient un problème.

Une étape qui semblait gérable sur le papier peut devenir très difficile :

  • une panne mécanique
  • fortes pluies ou tempêtes
  • fort vent contraire
  • le froid, la neige ou la chaleur extrême

Ce qui était facile peut devenir un enfer dans des conditions défavorables.
Et si la destination est fixée, il n’y a pas de marge de décision: vous devez y arriver.

La voie de la connaissance et de la flexibilité

En revanche, il existe une autre approche qui est beaucoup plus proche de l’esprit originel du Camino.

Connaître l’itinéraire, savoir quelles sont les distances logiques et avoir un objectif global clair, mais se permettre de s’adapter chaque jour à la réalité.

Un jour, nous pensions terminer l’étape à un endroit et nous sommes arrivés à midi.
Nous nous sommes demandé ce que nous faisions ici toute la journée.
Et nous avons continué un peu plus longtemps, sans pression.

Un autre jour, c’est l’inverse qui se produit : nous avions prévu d’arriver à un point précis, mais nous sommes trop fatigués et nous comprenons que s’arrêter plus tôt est la meilleure décision à prendre.

Ou bien nous traversons une ville en fête, avec une atmosphère particulière, et nous décidons de rester pour profiter de l’instant.

Si nous adoptons une approche logique sous-jacente, en partant du principe que :

  • dans quelques jours, nous ferons plus de kilomètres
  • d’autres jours, nous en ferons moins
  • et que le Camino n’est pas une succession rigide d’étapes

la vraie liberté apparaît alors.

L’important n’est pas d’atteindre un nombre exact chaque jour, mais d’atteindre le but à la fin du voyage, sans avoir vécu le Camino dans le stress, la précipitation ou la frustration.

La liberté a aussi des nuances

Cette approche flexible n’est pas toujours valable dans tous les contextes.

Pendant les mois les plus chargés, comme mai ou septembre, les voyages sans réservation peuvent devenir une source de frustration si tout est plein et qu’il n’y a pas d’endroit où dormir. Cela dépend aussi beaucoup de l’itinéraire, de la période de l’année et du nombre de personnes.

Ce n’est pas la même chose pour deux ou trois personnes qui cherchent un logement de manière flexible que pour un grand groupe qui, par son volume même, a besoin d’une planification, de réservations et d’une logistique assurée.

Comme pour presque tout sur le Camino : l’équilibre

Le Camino de Santiago n’est pas tout noir ou tout blanc.
Il n’est pas entièrement organisé et il n’est pas entièrement improvisé.

Il faut trouver un équilibre entre les deux :

  • une planification suffisante pour éviter les problèmes
  • suffisamment de flexibilité pour profiter

Cet équilibre dépend du moment, de l’itinéraire, du nombre de personnes et de leur expérience.


Epilogue - Le Chemin commence quand on apprend à l’écouter

Le Chemin de Saint-Jacques n’est pas une ligne droite à suivre à tout prix, ni une somme de kilomètres à parcourir avec une discipline militaire.
Il ne l’a jamais été.

Depuis des siècles, le Camino s’est adapté aux personnes qui l’ont parcouru : à leur corps, à leur force, au temps, aux imprévus et aussi aux rencontres inattendues. Aujourd’hui, nous disposons de cartes, de pistes et d’outils qui facilitent le voyage, mais le sens profond reste le même.

La planification est nécessaire.
La connaissance de l’itinéraire est fondamentale.
Mais c ‘est l’écoute de la journée, du corps et du Camino lui-même qui fait la différence.

Il y aura des jours où vous irez plus loin que prévu et d’autres où vous vous arrêterez plus tôt. Il y aura des décisions qui ne figuraient pas dans le plan initial et des moments que vous ne saviez pas que vous alliez vivre.

Parce que le Camino ne commence pas à Saint-Jean-Pied-de-Port et ne se termine pas à Saint-Jacques-de-Compostelle.
Il commence lorsque vous cessez de lutter contre lui et que vous apprenez à marcher - ou à pédaler - à son rythme.

Et lorsque cela se produit, ce n’est pas tant l’endroit où vous dormez chaque nuit qui importe, mais la façon dont vous vivez le voyage.